À propos d'Annkrist

Les espaces ne sont plus guère où ce qu'on appelait "la chanson à texte" parlait, du temps où nous-mêmes avions encore le désir de parler. Nombre d'artistes, toujours créatifs mais écartés par la censure économique, ne sont plus en mesure d'être entendus. Parmi eux, réduite à ce mauvais silence qui ne veut pas rien dire, la chanteuse Annkrist.
Certains connaissent Annkrist depuis longtemps, pour ses prestations scéniques, pour ses premiers disques produits en Bretagne. Disques salués par la critique, distingués par la F.NA.C. d'alors. Annkrist était le jeune et très grand talent qui allait continuer sur la voie que les aînés Léo Ferré et Colette Magny* avaient ouverte.
Cette époque fut suivie d'une autre où sa présence passagère disputa quelques lieux à de moins talentueux mais plus féroces confrères. On se souvient de récitals, à Morlaix, à Paris, au Théâtre noir ou au Café de la danse, d'une soirée au festival de Montauban. En 1987 elle reçoit un prix exceptionnel décerné par l'académie Charles Cros pour deux 33 tours autoproduits : "ANGE DE NUIT" et "BLEU COBALT". Malheureusement, aucun secours commercial ne vient relayer cette consécration. Il n'y a qu'un rare et volontaire public à entendre les pures merveilles que sont "D'ORAGE ET DE CERISE", "ENEZ EUSSA" ou "LA PRÉFÉRÉE DU HAREM"... La voix d'Annkrist est plus grave que du temps où elle chantait "PRISON 101", et si les textes, moins directement "engagés", paraissent plutôt issus d'un long cheminement intérieur, l'écriture proprement dite n'a pas changé, si rigoureuse et personnelle, et qui coule encore en s'enroulant sur les rimes, avec ses mots de peintre, d'aimante, de mère et de rêveuse. Elle raconte différents voyages : l'Inde, le désert et "cette Bretagne où [elle] revient tout le temps"...
Depuis, Annkrist vit dans le murmure d'un quartier de Paris. Elle compose toujours, puisqu'elle respire (à quinze ans, elle chantait déjà ses chansons), elle dévore des romans achetés au bouquiniste du coin, chérit un fils grandissant, accueille de rares amis venus du bout du monde. Parfois, elle donne rendez-vous dans un café d'angle, parle du monde, et du public. Son beau visage celte s'anime, rayonne de passion, arrange la tristesse en gaieté. On reste deux ou trois heures, puis on marche jusqu'au métro...
La nuit de chacun peut venir, c'est là que, fort d'un courage sans force, ou alors d'une force toute spirituelle, quelqu'un d'unique se bat pour des mots d'amour, et pour sa vie, en artiste. Mais, dans ce domaine, qui ose aller, juste lui dire ses propres mots, son propre chant : "Il n'y a que des prisons du monde dont je sois vraiment sûre à présent / Pourtant je sais pourquoi c'est toi que je défends" ?
in Tiens n°3 (1997)