Vade-mecum du mutilé (Julien Bosc)
“La vérité est, par essence, inassumable” 
Edmond Jabès (1)
“Mais quel est ce je qui parle ?” au sein des Préludes (2). L’auteur en est J. B. qui a soulevé un couvercle de marbre ou de cendre - épitaphe aguicheur, somnolent mis au rancart. Il s’offre au ciel, disons aux yeux qui se baissent. C’est l’envers, ou encore l’intérieur du caveau qui avale par l’interstice son penthotal à la petite cuillère. Il s’ensuit des histoires - semblants de mauvais rêves - dont a besoin le légataire de soi-même. Sur ces histoires - recensements des pertes - il va fonder sa vie intime. Elles vont être un appui décidé, un catalogue d’écueils irréversibles. Force et vérité du rêve ne peuvent être qu’avérées, anthumes demeurent les spectres. Et le sang versé se boit par descendance.
Tel gage, encore donné à l’art. Jusqu’à laisser les stigmates d’une blessure qui ne fut, positivement, mais dont l’invention inspirée suffit à la laisser croire, à la laisser servir.
“Cela ne dura même pas une seconde mais suffit à être sans retour”(3) De quoi s’agit-il ? Éblouissement, hapax indéchiffrable, telles les partitions qu’il faut bien tenter d’écrire lorsque les mots sont devenus dès lors impossibles, révolus. Nous ne saurons pas, pour mieux voir. Et puis “rien n’est plus rien / quand plus rien n’est en suspens.”(4)
Quelqu’un a prononcé en dormant des “phrases impossibles”(5) que Marie-Ange a entendues mais qu’elle ne parvient à confier, mère sous la torture, ne préférant ou ne sachant que mourir, plutôt que parler le sang de cette parole. Lui ne bande s’il n’écrit. Ne souffre. Il cherche à créer un ordre supportable dans lequel son étincelle, sa vie, pourrait susurrer son foutre antérieur, trace antétopique, quand la patrie perdue sous la flamme ne reconnaît plus que nemo, lui-même innommable.
Jean-Claude Leroy
in Tiens n°7 (1999).
1: Le Livre des ressemblances (Éditions Gallimard)
2 : Éditions Patrice Thierry - L’Éther Vague, 1995.
3 : Préludes, p 26.
4 : Michel Leiris in Fissures (Éditions Fourbis)
5 : Préludes, p 35
6 : Georges Bataille in revue Acéphale, 1939.
7 : En miroir (Mercure de France)