Un petit vent deux pies luisantes beautés jettent un désir de netteté sur les verts indécis de l’herbe ou le gris changeant des nuages.
Un soleil vogue sur la mer bleu pâle, miroir au-dessus des monts avec des faims de neige, œil rouge dans le bleu des eaux.
Quelques toits s’enfoncent entre les collines de l’Ouest au moment où la lumière balayée lance une ultime rougeur comme une cloche argentine délivre le dernier son, regret du monde qui s’éteint..
BROCÉLIANDE
Un miroir, quatre chemins, du feu plein les mains dans les jasmins des cris perçants et doux accourus des marches d’orient, danseurs de corde.
L’oiseau arc-en-ciel chante le coup mortel, absurde note, hésite entre trois versants et quatre ailes plongent, désormais plus que spectre.
Le mage entre deux nuages pleure avec la pluie, rit avec les quartiers de lune, s’enivre dans la bouche de la fée, d’un coup de vent bercé s’éclipse derrière une feuille qui tremble.
Dans les nappes de l’eau, tremblante émeraude à l’œil scellée, passent les lignes courbes du sourire, fugitives en filets de soie ou moulées dans la hure du sanglier, heureuses comme un chat ronronnant.
Bruits transis et sons fluets, fruits d’automne froissés, la nuit vous pousse dans le sang faiblissant, ferme la porte des clairières, ravit aux fleurs odeur et couleur et de longues vagues chuintent dans les hanches.
Les troncs des chênes font et défont le château scintillant sous la fontaine. Deux pieds de rosée ont laissé un peu d’humidité sur le rocher penché.
LAC BIWA
Calme des eaux et de la lune, un point rouge, deux accents sur l’ovale blanc intrus presque, Murasaki écrit.
Face aux vagues de la nuit que brutalisent deux flambeaux, lanterne avide et lisse se gardant de frémir.
Ah ! le sang bondit, dieu dans la tasse fermée, ah ! sur une tige l’oiseau se tient encore !
L’encre d’une chevelure s’est répandue sur le brocart, un jonc de jade blanc demain le nouera-t-il ?
Demain de grises nuées auront chassé monts et rivières, seul un arbuste sera là avec une flamme éteinte dans les feuilles.
LA LOIRE
La voix sur une seule corde coule, vibre sans fouetter le cœur, roule comme une lenteur désirée, suave joue entre mes mains étales
O fleuve, voix qu’on veut retenir, qui soupire comme un sang calme riche de prémonitions subtiles, de nappes infinies de repos.
Et l’oreille vogue si loin dans le charme bleu berceur, oh quelle souffrance de quitter ce vague qui me porte ailleurs.
Une langue longue couteau teinte l’eau d’orange morsure, la forêt de vert l’amuse.
Une longue ligne force l’horizon brisée sans ambages emportant peurs et démons sur l’écume pétille et choit.
À l’ombre des joncs doux siffleurs tournant autour d’une rame, oh ! porté dans l’eau maternelle, pêcheur de songes veloutés.
Du doigt coupant le mur liquide frôlant les ombres rapides, planant sur le miroir, oiseau des eaux dans mes yeux blancs. Dans le courant les mots s’enfuient roulant en mousse brune, vont heurter d’étranges poissons, fréquenter de mortelles sources.
Rares les ports, faibles les lumières, peu de noyés reviennent, balancement trop doux, trop bleuissante grisaille.
Bondissant fier en cette mer accroché aux boucles d’eau sauvage, sapajou riche de coulantes barbes je vogue comme un meurtre retenu.
Mais l’enchantement me porte au-delà de troublantes écluses en de vagabondes mains oriental sur mon lit liquide.
Rêves de fous blessés sous les ponts fléchissants gorgés de pluie rose et des voix froides de l’aurore.
Une feuille de menthe passe, pourtant sans fin demeure en palais de terre langue d’eau, acier nonchalant.
Contre le bleu du ciel, rien ou transparentes libellules. Élans inaudibles, comblez ces moments cruels !
Bûche dans un coin calme je veux à peine léché de vent voir le soir poser son indigo et la nuit ses branches mouillées.
HOUANG HO
Pauvre hère sur la terre désolée d’un pas hasardeux cherchant à boire, famélique et sans voix sur la peau dure et sous l’œil morne du géant noir, immobile et froid,
À force de heurter squelettes et rocailles, à force de mourir de soleil et de gel, de traîner un visage érodé et mâché comme un lanterne éteinte, de voguer nu dans la glace,
Pierre, pierre d’eau déchirée avec de belles veines irisées et des cavernes affamées, tu roulais, te cassais et quelque molle proie te nourrissait.
Mais la gloire solaire coule, coule à travers les soieries du ciel sur la lande burinée, pétillants vaisseaux, courroux sur les ventres tendres que l’os menace de saccages.
Les plaisirs de l’eau s’imaginent : s’enrouler dans un murmure, sur de glissants galets ou des herbes mouillées sauter comme un batracien, être ténor donnant son cœur au fond des gorges.
Laisser courir la fleur d’avril, bondir sur elle à coups de dents, un bras qui rame, un bras qui rit, les joues remplies de graines rousses, la tête qui erre en forme de chacal.
De vains oiseaux depuis longtemps scrutent tes maigres flancs, craignant ta faim, tes yeux voraces qui luisent de tout le sang qu’ils ont rêvé.
Orgies, festins de têtes, amères parfois sous des peaux craquelées, agacent ta mémoire vierge, ah ! tu dégusterais des langues d’oies et des culs d’oisillons.
Mais le sol à chaque heure dérobe un peu du bonheur de l’écraser, peut-être las laisse bleuir sur de riantes roches nues la chatouille de ton pied liquide.
Sur la frange du rouge désert, que d’eau, que de feuilles, ton couteau trancha de molles falaises, ta bouche fomenta d’épais brouillards, crachant fleurs, mouches et fourmis.
Une strie de vert léger, trace d’un fouet vite, passe entre l’herbe et le feu, tiens, que fais le feu dans cette barque ? oh, boire avec les animaux !
Au bas de la montagne à l’envers l’œil attire les fous. Au fond plus d’œil, pas de fou, un miroir ou de l’eau, sûrement rien.
LES EAUX DE SPIRE
Sur ma barque j’ai troué bien des ors et des nuits, passé des murs de ténèbres, des cascades de soie.
Je vogue sur des eaux bleutées, aimé de douces Walkyries, porté dans la spirale pâle de leur chant parfumé.
Escorté du reflet des chimères cachées sous les angles du ciel, le fleuve aux berges lointaines me conduit vers un or naissant.
Je n’irai pas mourir dans la mer, mon port est proche de la Lorelei, je partirai sur un nuage court fouiller ses cavernes, sa voix.
Sous la porte blonde près des saules, sous la volée des cloches en fleur la corps enduit de caramel, acclamé des oiseaux je passerai
Cuirassé de lumière écaillée, aux mains une pique de vent noir détournant les dieux douteux et les couteaux rampants de tristes sauterelles,
Hôte de la bulle d’air affolée dans l’éblouissante lune danseuse au bout de la forêt aux errantes flammes chevelues.
CORNOUAILLE
Vire le vent vert cri désolé dans les genêts aile blanche effacée déjà.
J’ai dressé la pierre emplumée défiant mer et soleil avec des yeux pleins de mort
le crachin, lune à boire, blême joie de la peau, oh voici : des langues s’élèvent.
Sur le sol ombres joueuses aux finesses d’herbe lisse, noire et parfumée.
Plus fou que l’océan, jeté contre les amers ou comme un galet caressé
Errant nuage sur la lande, trompe sans souffle, appel de lugubre bouche,
le grand corbeau blanc plane au ras de la terre morbide affamé de braises nocturnes.
Allons festoyer dans la tempête affalés sur la côte sauvage, servis par des licornes nues.
Et puis dormir du gris sommeil dans le roc au ventre glacé que saoule le vent.
CARPENTARIE
À travers trois miroirs, façon de se glisser entre les hasards épais.
L’eau de verre livre en ses tréfonds des forêts agitées de vents imaginés.
Dans un passé à côté à pas feutrés, à nage vaine, trou d’air dans l’eau.
Reptile à chaque pas en tous cas intrus en ces lieux pathétiques.
Museau deviné frémissant sous les feuilles pourries vieux vêtements tachés.
Soleil absent, lune ailleurs, les dieux laissent l’être sans yeux.
Retour sans chemin introuvable fleuve perdu dans la nuit des temps.
TRÉBIZONDE
Ne t’en va pas, mais dans quel monde irais-tu, feuille plissée d’une paix soufflée sous le vent doux ?
Une blonde asiatique, dame des airs balance entre l’azur et l’émeraude, ravie de tâter l’onde, entre ses mains précieuse pluie.
Surgie du brouillard de sinople, rouille d’une antique aurore sage sur les sables rampants, luxuriance évanouie dans les clameurs d’astres morts.
Dans quels méandres belle onde vas-tu filer les sévères destinées à tes lumières incendiées, froides étoiles du matin ?
Dans les pistes étoilées de mes bras choyés d’étés, les bouches du monde d’amour, le vertige qui s’étale à travers mes mains et s’en va fou et fou.
O purpurine mémoire sous les décombres murmurants ta voix de soie mordorée meurt des rouges éclatants des soirs émerveillés.
Ce soir blanc comme les autres flotte au bout de la mer et les chats violets hôtes d’une nuit d’orgie effacent l’ascétique lune.
Et la ville sous de sèches eaux frisées comme un tango borgne en taches brunes s’effiloche, s’étire dans les coups de vent venus de l’improbable désert.
Pourtant le sable gagne les bois dormants, les fenêtres azurées qui s’ouvrent sur le cœur, la coquille au bout de la vague.
Une ligne blonde et ondulée, cheveu de brume ou trace de fumée autour de la colline effondrée d’orients hésitants roule les fleuves, ô riches voluptés que la déesse laisse !
LES MARAIS DE PINSK
La ville mouvante de Pinsk, vague sur la lande incertaine, si lointaine.
Pâteuse mer, la mort avec ses plus beaux verts me charme avec des vers et de tendres noix d’orient
Accompagnant une cantate de Bach de ses bras nus les cheveux blonds trop sages.
Je suivrai la musique du Pripet couvert de blanches libellules, descendrai dans le noir insensible gagné d’une douce léthargie et vous, faces effacées,
Vous me parlerez sans voix, nous naviguerons en terre humide avec nos yeux sans vue, guides prophétiques.
Le jour toujours un peu teinté de nuit, les ors de gris, messagers légers dans le furtif crépuscule et la brise qui mouille la lune.
En un concert affamé de loups et de lueurs plongeant tête baissée j’ai rencontré tes lèvres suaves et dans ta bouche j’ai appelé la pluie.
Mais sais-tu, il n’y a plus de havres, plus de hamac où bercer un astre, déjà pris dans tes rets pathétiques, que d’abîmes, que de peurs, que de fureurs éteintes.
L’hiver a brisé dans son bois mort ma vieille vie, guerrier cuirassé de triste argent
Sans muscles ni chemin, errant sans trouver jamais jamais de proie pour sa pique ni d’horizon pour sa visière ni de belle pour son foudroyant amour.
Pâle et couchant soleil grave comme un coup de gong sur la montagne abandonnée ou dans la cage où bat le cœur pour des années oublié
À longues enjambées étouffées dans l’orchestre de boue où les sons et les sens un à un s’échappent sous des océans sourds, tâtonnant vagabond en quelque mirage chu je parcours ce monde vague.
Guy Cabanel
in Portrait de l'éditeur en montreur d'ours : Patrice Thierry
Les Amis de L'Éther Vague, 1999.
Dans la roue du paon est paru dans une très belle édition