Un pur poète, «un clou rouillé», Paul Valet, l’inaliénable
« Au moment où les modèles du sage et du saint me perturbaient jusqu’au mutisme, Paul Valet m’a redonné les couleurs du poète, la singularité de sa fonction. »
Guy Benoit1

Seul
Pour retrouver le juste mot
Il faut passer où nul ne passe
Jours sans recours
Nuits sans sursis
Aubes sans réponse 3
Être debout sur la brèche du temps et regarder en bas. C’est plein d’hommes, pucerons et punaises. Et ça grouille, et ça se chatouille, et ça fourmille, et ça frétille, comme si de rien n’était. – Sublime est la tenue de la catastrophe quand tout oscille imperceptiblement avant de crouler. 4
Je pense
Donc je fuis
Je tremble
Pour ne pas m’incruster
M’encrasser avec hargne
Toute une vie mal partie
Comme la suite
D’un petit cri nouveau né
Ramasseur d’immondices
Éboueur impeccable
J’irai loin dans le temps
C’est l’Opaque qui nous tue
Quand nos morts transparents
Nous traversent sans nul bruit
Pas d’aphorismes
Mais PAROXYSMES
perce-trouvailles
Bulldozers. 7
En 1970, alors qu’il a cessé son activité de médecin, des problèmes de santé d’ordre neurologique commencent à l’assaillir. Il devient insomniaque et souffre de vertige. Et voici l’écriture lui revient dans ce moment, même si le monde de l’édition semble l’avoir oublié. Il faudra l’attention et la vigilance d’un jeune poète, fondateur de la revue et des éditions Mai hors saison, Guy Benoit, pour le remettre en lumière. Par un numéro spécial de la revue et la publication d’un ensemble écrit en rapport avec ce séjour hospitalier : Solstices terrassés. Paul Valet a retrouvé la parole, elle ne le quittera plus. Mémoire seconde est publié en 1984 par le même Guy Benoit qui prépare un imposant Cahier Paul Valet pour les éditions Le Temps qu’il fait. Cependant, le poète de Vitry meurt en 1987, alors que Vertiges vient tout juste de paraître chez Granit. Homme discret mais chaleureux, il aura été aussi l’ami de Cioran, de Pascal Pia, de René Char et il laisse de nombreux inédits dont certains paraissent bientôt aux éditions Le Dilettante, José Corti ou Calligrammes.
L’être saccage l’avoir
* * *
Dans chaque vaincu
pointe le sacré
* * *
Dans chaque meurtrière
saigne la lumière 8
Il est certaines écritures qui ne savent contourner, elles attrapent le lecteur en son milieu. Depuis un endroit précis, pas forcément spatial, quelqu’un parle, et quoi qu’il dise, la « parole qui [le] porte », ne peut que porter jusqu’à nous. Ce corps-là sait trop d’où il réchappe, plus moyen de le faire dévier. Images existentielles, gémissements plus révoltés que plaintifs, c’est le grincement de l’être qui diffuse un peu de sens dans l’atmosphère, cette écriture pourrait être d’un maître qui prend plaisir à déconcerter, mais l’auteur a préféré qu’elle fût d’un Valet. Un serviteur de la poésie et de la connaissance, qui toutes deux se rejoignent en ses apprentissages spirituels, en ses engagements qui finissent par le partager, si bien qu’il en ressort comme divisé, et… diviseur. Rien de confortable, on le voit. Au demeurant, Jacques Lacarrière note dans un essai qu’il lui consacre 9 : « [Chez Paul Valet] raison et folie sont les deux visages semblables et opposés de la Pensée. »
Ni grec ni juif ni gaulois ni chinois ni catholique ni protestant
ni figue ni raison
Rien du tout
Un clou
Un clou rouillé
Un clou sauvage
Un clou de sabotage
Engagé volontaire
Dans votre chambre à air 10
Deux parutions récentes et complémentaires nous arrivent des éditions Le Dilettante et Gallimard, qui nous donnent l’occasion de lire ou relire Paul Valet, un poète radical qui sait parler au monde, à ceux qui aiment les grands remèdes pour les grands maux. Deux compilations qui reprennent à elles deux les textes essentiels d’une œuvre ramassée, percutante, utile, avec pour le volume du Dilettante un ensemble inédit : Translucide.
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Paul Valet, Que pourrais-je vous donner de plus grand que mon gouffre ?, Le Dilettante, 2019. 17€
Paul Valet, La parole qui me porte, Poésie/Gallimard, 2020. 7,50 €
Sur le site des éditions Le Dilettante
Sur le site des éditions Gallimard
1) in Un sombre rayonnement, Cahier Paul Valet, Le temps qu’il fait, 1987.
2) Entretien avec Paul Valet, mené par Guy Benoit in Cahier Paul Valet, op. cit.
3) in La parole qui me porte, Mercure de France, 1965 & Poésie/Gallimard 2020.
4) in Solstices terrassées, Mai hors saison, 1983, repris in Que pourrais-je vous donner de plus grand que mon gouffre ?, Le Dilettante, 2020
5) Entretien avec Madeleine Chapsal, L’Express, 15 août 1963, repris in Cahier Paul Valet, op. cit.
6) Entretien avec Paul Valet, mené par Guy Benoit in Cahier Paul Valet, op. cit.
7) in Paroxysmes, Le Dilettante, 1988.
8) in Mémoire seconde, Mai hors saison, 1984, repris in Que pourrais-je vous donner de plus grand que mon gouffre ?, Le Dilettante, 2020.
9) Jacques Lacarrière, Paul Valet, Soleils d’insoumission, éditions J-M Place, 2001.
10) in Sans muselière, GLM, 1949.

